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Edito


Ophélie RICHARD Par Ophélie RICHARD

Grace Jones ? Toujours Diva.

Grace JonesPour elle, en général, la vie ne commence qu'à la nuit tombée. Devoir promotionnel oblige, la journée de Grace Jones démarre cette fois en fin d'après-midi. Quelques verres de vin lui ont permis de supporter cette aube et de mettre en route son rire d'amazone.

Joviale, un peu pompette, en strict tailleur noir mais coiffée d'un mini-chapeau andin rouge recouvrant son crâne rasé, elle pénètre dans sa suite de l'Hôtel Meurice en faisant trembler les lambris de sa grosse voix : "Je veux,dit-elle en français, des belons, des fines de claire et du vin !"

Grace Jones peut à nouveau recevoir comme une star, grâce à un album, Hurricane, qui réactive le mythe après presque vingt ans de silence. L'exhumation des figures musicales des années 1980 s'accompagne souvent de nostalgie kitsch. Incarnation de l'effervescence créatrice comme des excès d'une époque, la diva jamaïcaine peut revendiquer la modernité préservée de beaucoup d'images et de sons qu'elle grava alors en garce androgyne.

Son retour est orchestré sur scène et sur disque par un admirateur de vingt ans son cadet, Ivor Guest, musicien d'avant-garde et aristocrate anglais fortuné, qui lui proposa, sans trop y croire, de participer à l'un de ses projets. L'occasion pour Grace Jones de redevenir une égérie, le rôle de sa vie.
Grace Jones
Sa carrière s'est construite ainsi au rythme des rencontres et de son aura de muse. Son visage de masque africain, la troublante indétermination de son corps sculptural, l'extravagance de son tempérament ont aimanté les regards de talents. "J'ai toujours été attirée par les artistes, et je les ai toujours attirés", constate Grace Jones d'une voix grave en équilibre étrange entre accent américain, germanique, espagnol, caribéen... Tel un espéranto de la jet-set acquis entre défilés de mode, night-clubs, plateaux de cinéma et studios d'enregistrement.

A 60 ans, bientôt grand-mère, elle exerce encore un vrai pouvoir de fascination. Ses anguleuses pommettes se sont arrondies. Mais la malice carnassière de son sourire continue de suggérer son appétit pour des créations dont elle est à la fois l'objet et le vecteur.

Fille d'un prêcheur pentecôtiste, elle grandit en Jamaïque, avant de rejoindre ses parents aux Etats-Unis.

En réaction à une éducation stricte et puritaine, la jeune Grace cultive sa rébellion dans un cours d'art dramatique et surtout dans les boîtes de nuit new-yorkaises. "C'est en voyant mon père et mon oncle prêcher au pupitre de l'église, assure-t-elle, que j'ai pris goût au cérémonial, à la performance scénique, au vedettariat."

Grace JonesRepérée par l'agence de mannequin Whilamina, elle fait sienne la culture du plaisir et de la nuit des années disco qui, après les luttes militantes des années 1960, voient les minorités - ethnique, homosexuelle - espérer dans le message libérateur de l'hédonisme.

Figure du mythique Studio 54 new-yorkais, elle devient une déesse des soirées du Palace, le légendaire club parisien. "Je ne serais pas là sans la France", admet-elle. Electrisé par sa beauté atypique, le Paris de la mode lui a ouvert les bras, en particulier Kenzo, Isse Miyake, Azzedine Alaïa, puis Jean Paul Gaultier. C'est aussi un Français qui parie le premier sur son potentiel de chanteuse en produisant le single I Need a Man (1975), avant qu'une reprise de La Vie en rose, en 1977, la confirme comme une icône gay.

Un autre Français, Jean-Paul Goude, la réinventa. Dans Tout Goude (éditions de La Martinière), imposant ouvrage récapitulant ses créations, le photographe et designer raconte son premier coup de foudre pour miss Jones : "La puissance de l'image qu'elle projetait venait de cette dualité permanente : d'un côté elle était caricaturale, presque grotesque, de l'autre elle incarnait la plus classique des beautés africaines."
Grace Jones
Une idylle naît de cette rencontre - le couple aura un fils - motivée par des ambitions artistiques. Jean-Paul Goude façonne alors les images qui demeurent aujourd'hui les plus marquantes de la carrière de la chanteuse.

Jouant de tous les paradoxes du personnage, exploitant la géométrie de ses traits, la noirceur de sa peau et l'ambiguïté de son corps, Goude sculptera une créature cristallisant les obsessions des années 1980 : androgynie, métissage, autorité féminine, suprématie de l'image, hystérie de la pub...

Une stylisation extrême qui avait son pendant musical, mélange de reggae-dub et de new wave électronique produit avec le duo jamaïcain Sly Dunbar et Robbie Shakespeare (de retour dans Hurricane), dans des chansons où résonnaient des crépuscules de fête.

A trop jouer au Pygmalion, Goude va perdre sa créature.

"Je suis tombé éperdument amoureux du personnage virtuel, en réalité fort éloigné de la femme de chair et de sang"
, persifle le Français, encore déçu de ne pas avoir maîtrisé jusqu'au bout son ancienne égérie. "Elle est instinctivement brillante mais elle était très paresseuse et trop fêtarde."

Grace JonesQuand on lui demande quels artistes l'ont le plus inspirée parmi ses intimes, Grace Jones ne cite pas Jean-Paul Goude, mais les peintres Andy Warhol et Keith Haring, le photographe Robert Mapplethorpe, le graphiste Richard Bernstein, l'illustrateur de mode Antonio Lopez. Elle qui refuse de s'attarder sur les décennies passées sanglote à l'évocation de ces amis, tous disparus.

Les années de bacchanales étaient aussi hantées par les spectres du sida et de la drogue. "Quand vous êtes au sommet, vous êtes suivi d'une cour qui vous fournit ce que vous voulez, quand vous le voulez, autant que vous le voulez", rappelle celle qui fut dans le passé condamnée pour possession de cocaïne.

Après les heures de gloire, elle a connu la banqueroute et le rejet des multinationales du disque. Dans son nouvel album, réactualisation des meilleures années Jones, une chanson, Corporate Cannibal, la venge de cette humiliation. Ils étaient peu à croire à sa résurrection. "Quand j'ai su, explique Goude, qu'elle travaillait avec Ivor Guest, j'ai pensé : "Encore un minet qui va se faire croquer." Mais je reconnais que cet album est une très bonne surprise."
Grace Jones
"Je trouve que Grace n'a pas eu toute la reconnaissance qu'elle méritait
, assure Ivor Guest. C'est une muse, mais aussi une artiste à part entière dont la personnalité extrême a incarné l'anticonformisme." Il minimise sa réputation de diva ingérable. "Elle peut avoir mauvais caractère, être en retard, admet-il, mais elle a su aussi se mettre intensément au travail." Une façon pour la panthère noceuse d'ordonner un peu le chaos pour retrouver l'état de grâce.


2008 : Nouvel album, "Hurricane" (Wall of Sound ).








Ophélie RICHARD
©
S.M.N. Lundi 1er Décembre 2008

Source : Stéphane Davet
http://www.lemonde.fr/culture/article/2008/11/06/grace-jones-toujours-diva_1115670_3246.html

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